Les Préraphaélites

Les Préraphaélites

Aujourd’hui, la peinture préraphaélite nous évoque des portraits de femmes alanguies à l’opulente chevelure rousse ou brune, qui se reposent dans des atmosphères florales aux couleurs vives – mais comment sont nées ces images ?

Tout a commencé en 1848, lorsque trois étudiants de la Royal Academy of Arts de Londres se révoltèrent contre la tradition académique qu’on leur enseignait. Ils dénoncèrent la peinture académique et son caractère ordinaire, conventionnel et mécanique. Ils s’appelaient Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais, et William Holman Hunt et ils allaient révolutionner l’art britannique…

La société secrète connue sous le nom de Fraternité des préraphaélites grandit jusqu’à accueillir sept membres : des poètes, des critiques d’art, des essayistes. Ils rédigèrent un manifeste et lancèrent une revue, « The Germ » (qui fit long feu).

Ils choisirent de s’appeler « préraphaélites » afin de se démarquer de Raphaël, le maître de la Renaissance italienne, qui incarnait à leurs yeux cette tradition académique qui leur était imposée. Les préraphaélites souhaitaient retrouver la pureté picturale et spirituelle du Quattrocento italien, cette période entre le Moyen-Age tardif et le début de la Renaissance où les influences gothique et médiévale dominaient encore. Les primitivistes italiens du Quattrocento (comme Botticelli ou Donatello) avaient recours à des détails abondants, des couleurs intenses, et des compositions complexes. Leur mot d’ordre : représenter la Nature aussi fidèlement que possible, d’où l’attention portée aux détails et leur adéquation à l’environnement. Tout simplement, le principe de base de la technique préraphaélite, c’était la fidélité figurative.

En 1849, « Christ dans la maison de ses parents » de John Everett Millais, fut montré à l’exposition gratuite de la Royal Academy de Londres. L’oeuvre fut fortement décriée, car jugée blasphématoire. On trouva que la Vierge était laide, et que la Sainte Famille avait l’air d’une famille de paysans médiévaux, bossus et courbés. Les critiques jugèrent l’oeuvre arriérée et archaïque ; de plus, elle promouvait un piétisme de mauvais goût.

Christ in His Parents' House, John Everett Millais, 1849 (Tate Britain, Londres)
Christ in His Parents' House, John Everett Millais, 1849 (Tate Britain, Londres)

Le mouvement préraphaélite était un mouvement réformiste. Cependant, il gardait quelques liens avec la tradition: ses adeptes peignaient volontiers des épisodes mythologiques, ils imitaient la Nature jusqu’au réalisme, et mirent plusieurs fois en pratique le principe victorien selon lequel l’oeuvre d’art doit avoir une dimension morale. Ici, Holman Hunt représente « L’éveil de la conscience » : une jeune femme entretenue se lève des genoux de son amant pour regarder intensément par la fenêtre, vers la pureté des jeunes feuilles reverdies.

Le Réveil de la Conscience, Holman Hunt, 1853; Tate Museum, London; huile sur toile
Le Réveil de la Conscience, Holman Hunt, 1853; Tate Museum, London; huile sur toile

A la fin des années 1850, une seconde génération d’artistes rejoignit la Fraternité, dont Edward Burne-Jones et William Morris, qui devaient devenir des piliers du mouvement et accomplir sa transition dans le nouveau siècle. Ils provoquèrent également une rupture interne entre ceux qui préféraient les sujets médiévaux (Rossetti, Burne-Jones, Morris) et ceux qui se déclaraient adeptes du réalisme (Hunt et Millais).

Cette seconde génération fut aussi à l’origine d’une diversification remarquable dans les supports et médiums utilisés pour faire de l’art. William Morris, précurseur de l’émergence du mouvement « Arts & Crafts » (littéralement, « arts et artisanats ») des années 1880, s’attaqua à la production de vitraux, de motifs sur papier peint, et même de poteries ; grâce à lui, l’esthétique préraphaélite se répandit jusqu’aux arts décoratifs.

Sainte Cécile, Edward Burne-Jones/W. Morris, ca. 1900; W. Morris, 1900; Princeton University Art Museum, New Jersey; vitrail
Sainte Cécile, Edward Burne-Jones/W. Morris, ca. 1900; W. Morris, 1900; Princeton University Art Museum, New Jersey; vitrail
Oiseaux et grenades, William Morris, 1926; fond d'écran imprimé surflex
Oiseaux et grenades, William Morris, 1926; fond d'écran imprimé surflex

Mais c’est surtout leur traitement des héroïnes littéraires en peinture qui allait faire la gloire éternelle des préraphaélites. Issues des mythologies européennes, de la légende du roi Arthur, des oeuvres de Shakespeare, Dante, et autres poètes, elles étaient incarnées par des femmes inoubliables : épouses, amantes, mais muses par-dessus tout, Jane Burden, Fanny Cornforth, et Elizabeth Sidal prêtèrent leurs traits extraordinaires (cous longs comme des cygnes, mâchoires fortes, sourcils épais) aux héroïnes mystiques et intemporelles. On en garde quelques uns des plus beaux et inquiétants portraits de femmes jamais peints.

Ophélie, John Everett Millais, 1851-1851; Tate Gallery, Grande-Bretagne; huile sur toile
Lady Lilith, D. G. Rossetti, 1866-68; Musée d'Art à Delaware; huile sur toile
Lady Lilith, D. G. Rossetti, 1866-68; Musée d'Art à Delaware; huile sur toile
Proserpine, D. G. Rossetti, 1874; Tate Britain, Londres; huile sur toile
Proserpine, D. G. Rossetti, 1874; Tate Britain, Londres; huile sur toile
La Dame de Shalott, J. W. Waterhouse, 1888; Tate Britain, Londres; huile sur toile
La Dame de Shalott, J. W. Waterhouse, 1888; Tate Britain, Londres; huile sur toile
Cléopâtra, J. W. Waterhouse, 1887; collection privée; huile sur toile
Cléopâtra, J. W. Waterhouse, 1887; collection privée; huile sur toile

Le mouvement préraphaélite prit fin avec la disparition de ses protagonistes principaux à la fin du XIXe siècle. Cependant, son esthétique eut une influence durable pendant une bonne partie du XXe siècle. Des artistes tels que John William Waterhouse, Aubrey Beardsley ou Gustave Moreau soulignèrent l’importance de l’héritage préraphaélite dans d’autres mouvements artistiques tels que le Symbolisme ou l’Esthétisme.

Salomé dansant devant Hérode, Gustave Moreau, 1876; Musée Hammer à Los Angeles, CA; huile sur toile
Salomé dansant devant Hérode, Gustave Moreau, 1876; Musée Hammer à Los Angeles, CA; huile sur toile
La Récompense du Danseur, Aubrey Beardsley, 1894; Londres; impression sur vélin
La Récompense du Danseur, Aubrey Beardsley, 1894; Londres; impression sur vélin
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