Une histoire colorée de la peinture monochrome

La peinture monochrome a souvent été considérée comme la négation de l’art ou, au contraire, comme sa forme la plus aboutie. Mais pourquoi ?

Alors que les Impressionnistes s’interrogeaient sur la lumière et les sensations visuelles que pouvait provoquer la peinture (comme dans « Effets de neige à Giverny », de Claude Monet), un groupe d’artistes français qui se nommaient « Les Incohérents » se déchaînaient dans leur dos !

Claude Monet, Snow Effects in Giverny, 1893

C’est eux qui produisirent les premiers monochromes : « Ronde de pochards dans le brouillard (Gris) » ; « Récolte de la tomate par des des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge (Rouge) » ; « Combat de nègres dans une cave pendant la nuit (Noir) » ; « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige (Blanc) » …!

Alphonse Allais, Ronde de pochards dans le brouillard (Gris) ; Récolte de la tomate par des des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge (Rouge) ; Combat de nègres dans une cave pendant la nuit (Noir) ; Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige (Blanc), 1883

Mais c’est le « Carré blanc sur fond blanc » (1918) de Casimir Malévich, qu’on considère comme le premier monochrome de l’histoire de l’art. Malévich entendait exprimer le caractère absolu de la peinture. En libérant l’esprit de toute considération matérielle, il poussa le spectateur vers l’expérience d’un espace infini et dynamique !

Kasimir Malevich, White Square on White Field, 1918

 Après cet acte radical, plusieurs artistes se distinguèrent grâce à la peinture monochrome, développant de nouvelles idées à chaque oeuvre…

 Yves Klein est l’inventeur du Bleu Klein International : il obtint même un brevet protégé par la loi sur la propriété intellectuelle pour le défendre. En bref, il était propriétaire de cette couleur ! (Enfin, pas exactement : il était surtout propriétaire de la technique qui permettait de la produire – or, il est impossible d’obtenir cette couleur sans ladite technique !) Ainsi, son but devint à la fois conceptuel et commercial…

Yves Klein, , Blue Monochrome, 1961

Lucio Fontana devint célèbre pour ses toiles monochromes qu’il coupait et perforait. Par ce geste, il interrogeait la nature plate de la toile, et transformait la peinture en sculpture par un seul acte très simple. 

Lucio Fontana, Spatial Concept: Waiting, 1968

Pierre Soulages aurait pu diriger « Cinquante nuances de noir » !

Pierre Soulages, Painting, June 29, 1979

Gerhard Richter, après avoir produit un nombre incalculable de toiles exaltantes et avant-gardistes, représentant des scènes historiques et de société, se mit à peindre exclusivement de grandes surfaces grises. Quand on lui demanda pourquoi il avait choisi une forme d’expression si minimale, il répondit simplement : « J’ai fait cela parce que je ne savais pas quoi peindre, ou ce qu’il restait à peindre ; un début si désastreux ne pouvait mener à rien de bien. » Cependant, les différences subtiles de texture et de surface entre ses toiles grises le menèrent finalement à d’autres conclusions…

Gerhard Richter, Gray Mirrors, 2003

En bref, les artistes impressionnistes, modernes et contemporains revisitèrent les réquisits de forme et d’espace ; des peintres abstraits comme Kandinsky s’attaquaient à la notion de sujet ; Marcel Duchamp réinventait la nécessité de l’authenticité ; les monochromes sanctifièrent et détruisent (tout en même temps) la notion de couleur… Dans ces conditions, il est facile de comprendre pourquoi la première moitié du XXe siècle bâtit les fondations de l’art sans contrôle (et parfois un peu loin de notre entendement !).

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