Kuroda Seiki : itinéraire d’un artiste japonais à Paris

A la fin du XIXe siècle, le Japon envahit la scène artistique française : du Salon de peinture et de sculpture aux salons littéraires, le Japon fascine et les représentations de jeunes filles en kimono se multiplient. En retour, l’arrivée des Occidentaux au Japon provoque de nombreuses réactions chez les artistes nippons. C’est le point de départ de la création du yō-ga, un style qui tranche avec la création artistique japonaise et que Kuroda Seiki parvient à révolutionner grâce à son contact avec l’art français.

L’influence européenne sur l’art japonais ne commence pas avec l’ouverture forcée du pays en 1854. Dès l’arrivée des missionnaires jésuites au cours du XVIe siècle, les images religieuses à l’effigie de la Vierge, du Christ et de tous les saints du répertoire biblique entrent au Japon et ne quittent plus jamais le pays. Appréciés par l’élite, ils sont copiés par les artistes japonais qui s’organisent en ateliers dirigés par les missionnaires : on dit même qu’il était parfois impossible de déterminer la copie de l’original …

Lors de l’ouverture forcée du Japon, la peinture à l’huile est importée, et certains artistes abandonnent les couleurs et techniques ancestrales comme la peinture sur washi, un papier artisanal. A ce moment-là, de nombreux ateliers ouvrent leurs portes et apprennent aux artistes qui le souhaitent la technique de l’huile sur toile, de la perspective, et le réalisme européen.

Kuroda Seiki (1866-1924) naît un peu avant le vent de modernisation qui souffle sur la société et les arts japonais. Fils d’un samouraï du clan Shimazu, il est au plus près du centre névralgique du pouvoir et donc confronté aux tendances modernes de l’ère Meiji. Destiné à occuper les plus hautes fonctions de l’Empire japonais, Kuroda Seiki décide pourtant d’abandonner ses études de droit et l’apprentissage de l’anglais après un voyage à Paris au sein de la délégation japonaise en France. En 1886, il entre dans l’atelier de Raphaël Collin, un peintre académique, et y rencontre Kume Keiichirō avec qui il explore la peinture en plein air selon la touche rapide et franche des impressionnistes.

Keiichiro Kume, L'Île de Brehat, 1891

Cette étude de la nature est renforcée par son séjour dans une colonie d’artistes à Grez-sur-Loing dans le sud de la France en 1890. Les couleurs vives et les variations de lumières permettent de conférer à leurs œuvres une atmosphère particulière et propre au travail des artistes en plein-air dont la production est aux antipodes de ce que les artistes japonais pratiquant le ni-honga (littéralement « peinture japonaise ») font. On note la même différence au sein même du courant yō-ga (littéralement « peinture occidentale ») dont la majorité des artistes à un goût particulier pour le paysage à la facture lisse.

Kuroda Seiki, Paysage
Hashimoto Gaho, Mangrove blanche

Si les paysages de Kuroda Seiki sont remarquables par la tonalité et la touche franchement impressionniste, c’est avec Toilette du matin, une œuvre détruite durant la Seconde Guerre Mondiale que l’artiste s’illustre. Le nu est alors prohibé au Japon mais à Paris, ce grand tableau fait fureur et est accepté avec beaucoup d’éloges par l’Académie des Beaux-Arts en 1893.

Kuroda Seiki, Toilette du Matin

Cette œuvre marque la fin du séjour parisien de Kuroda Seiki. Dans ses bagages se trouvent de nombreux nus féminins qui ont un peu de cette touche et de ce réalisme brutal courbetien.

Kuroda Seiki, Nu féminin

Une fois au Japon, Kuroda se rend à Kyoto afin de se s’imprégner de nouveau de la culture locale et abandonne ainsi la représentation de femmes occidentales. Contrairement aux jeunes femmes en kimono de Tissot ou de Whistler qui ne sont en réalité que des occidentales parées de riches étoffes nippones, l’artiste peint aussi bien des japonaises évoluant au sein de la campagne de son pays natal que des œuvres représentant des mythes et des thèmes tels que l’amour ou le courage. C’est ici que repose la dualité de l’artiste puisqu’il associe parfois une touche picturale à des sujets que l’on pourrait considérer comme académiques. Si les thèmes restent donc propres au pays du soleil levant, la technique de la peinture à l’huile reste privilégiée par Kuroda et les artistes du yō-ga, artistes qu’il influence dès son retour de Paris.

James Tissot, japonaise au bain
Kuroda Seiki, Maiko

La société japonaise est choquée par les corps nus que Kuroda expose à Tokyo dès 1895. Toilette du Matin remporte un prix lors de la quatrième « Exposition nationale pour la promotion de l’industrie » à Kyoto mais entraîne de nombreuses critiques. Pourtant, la renommée de l’artiste ne cesse d’enfler :  en tant que l’un des rares artistes à avoir étudier à Paris, sa technique est admirée et il est considéré comme particulièrement qualifié pour enseigner à ses compatriotes les évolutions et les tendances de l’art occidental de la fin du XIXe siècle. Il transmet alors, en tant que directeur de l’école Tenshin Dojo, les préceptes occidentaux et les rudiments de la peinture en plein-air : la révolution de la peinture d’inspiration occidentale est lancée.

 

Enseignant à l’Ecole des Beaux-Arts de Tokyo, récompensé par une médaille d’argent à l’Exposition Universelle de 1900 de Paris pour son triptyque Sagesse, Impression, Sentiment, peintre de cour auprès de la famille impériale en 1910, Kuroda Seiki a un impact considérable sur l’art japonais et est l’un des premiers à introduire ces œuvres de style occidental à un large public. Il inspire un grand nombre d’artistes qui poussent le réalisme à son paroxysme à l’instar d’Asai Chû ou encore Hara Busho.

kuroda Seiki, Sagesse, Impression, Sentiment
Asai Chû, Jeune femme cousant

Si le yō-ga n’a jamais été préféré ou au contraire rejeté face au ni-honga, Kuroda Seiki réussit à faire accepter la peinture réaliste occidentale au public japonais et non plus seulement aux élites. Quant au nu, il devient un objet d’art et plus seulement un corps exhibé au détriment de la décence.

Kuroda Seiki, Etude d'un nu féminin
Hara Busho, Nu

Nancy Ba, 21 ans, est spécialisée en Histoire de l’Art Contemporain à L’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), à Paris.

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