L’art dans l’anthropocène

Il arrive que certains artistes entrent en conversation directe l’un avec l’autre, comme si une force magnétique, omnisciente et cosmique les avait attirés.

Dans la culture populaire, cela arrive très fréquemment. Un exemple évident : la sortie du film de Wes Anderson, « Fantastique Maître Renard », et celle de « Max et les Maximonstres » de Spike Jonze, qui signaient les premiers pas synchronisés des réalisateurs vers l’adaptation de livres pour enfants, sortis à deux mois d’écart au début 2010.

Dans le monde de l’art, ce phénomène arrive également, même s’il est moins évident à identifier. Ainsi, deux artistes françaises ont entrepris un tel dialogue harmonieux, à travers deux expositions récentes à Paris. « Carte Blanche : Days are dogs » de Camille Henrot au Palais de Tokyo, et le travail de Sophie Calle exposé au Musée de la Chasse et de la Nature, entrent dans un échange synchronisé de thèmes et d’idées, et parviennent à des conclusions similaires à travers deux approches très différentes.

Le mode opératoire de Henrot est quasi-anthropologique, celui d’un observateur objectif (la plupart du temps) du monde dans lequel elle s’inscrit. Son travail de terrain, des murs du Smithsonian (Washington DC) aux marais humides de la Louisiane du Sud, s’exprime de lui-même à travers les peintures, sculptures, œuvres interactives, et vidéos exposées. A l’inverse, Calle au Musée de la Chasse utilise les reliques déjà présentes dans le musée et leur symbolisme éclectique comme toile de fond propice à l’introspection du monde extérieur. Grâce à ces ajouts, elle examine le soi, sa fragilité, ses défauts, et sa beauté – une stratégie qu’elle a développé avec maestria tout au long de sa carrière.

Camille Henrot, “Days are Dogs”; image de l'exposition
Camille Henrot, “Days are Dogs”; image de l'exposition

Les stratégies employées par les deux artistes fascinent par leur volonté de révéler une vérité et un sens. Henrot et Calle fournissent une si grande quantité de contenus divers dans les espaces qu’elles remplissent, que l’expérience du visiteur est similaire à la visite de toute grande institution parisienne : la quantité d’information est aussi impressionnante qu’épuisante. Mais ce qui surprend par-dessus tout, c’est le timing des expositions. Il est impossible de ne pas mettre les deux expositions en relation sinon directe, du moins fortuite.

Au Palais de Tokyo, Henrot nous invite dans un monde largement facétieux. De ses sculptures-téléphones qui rappellent l’univers du Dr Seuss, aux rapporteurs démesurés et autres outils de collégienne omniprésents, et à cette salle monumentale où le visiteur est invité à s’allonger au milieu de grandes œuvres de cuivre (ou, selon l’expérience de l’auteur, à observer des enfants se chamailler) ; Henrot dévoile un sens de l’amusement et de la légèreté bienvenus. Elle appâte efficacement son visiteur grâce à cette légèreté, et l’amène à des questions plus sérieuses – une stratégie rafraîchissante dans le cadre d’un contexte artistique huppé et solennel.

Pour les néophytes de l’œuvre de Calle, bien connue pour sa sensibilité et sa franchise, le terme « facétieux » peut de prime abord sembler inapte à décrire son travail. Pourtant, c’est bien grâce à l’affirmation malicieuse de sa présence dans la collection permanente du Musée de la Chasse, que son exposition ressemble à celle de Camille Henrot. A travers une visite exploratoire du musée, qui invite à jeter un œil à tel ou tel cabinet de curiosités, ou chercher tel ou tel indice dans la collection, Calle inscrit son travail au sein de la collection permanente du Musée de la Chasse : œuvres d’art, taxidermie, bibelots bizarres… Auxquels elle ajoute de minutieuses installations faites de vêtements ou de plantes séchées, qui forment un merveilleux contraste avec la collection historique et impressionnante du musée. La tension qui en découle souligne par exemple la théâtralité, le caractère et l’éloquence des nombreux tableaux de François Desportes. Pour le visiteur, le parcours devient une expérience très amusante d’explorateur, assez semblable à l’errance empreinte de légèreté à laquelle invite le monde de Camille Henrot. En se prêtant au jeu dans l’enfilade de pièces décadentes, les frontières entre les interventions de Calle et la collection permanente du musée se brouillent délicieusement. Conséquence : les fanatiques du travail de Calle verront les peintures à l’huile du XIXe siècle d’un œil neuf, et à l’inverse, ceux qui ne se sentent pas souvent concernés par l’art contemporain trouveront certainement ici beaucoup de portes d’entrée dans le travail impressionnant de Calle.

Sophie Calle, Musée de la Chasse; image de l'exposition
Sophie Calle, Musée de la Chasse; image de l'exposition

Le point d’orgue de « Days are dogs » « Grosse fatigue », une vidéo de 13 minutes où Camille Henrot projette un montage de musique, de sons et d’images de sa résidence au Smithsonian à Washington DC, pour présenter une nouvelle et surprenante histoire de l’origine de l’humanité. En une seule vidéo, elle réussit à résumer presque tout ce qu’elle cherche à dire avec son l’exposition. Il s’agit d’une méditation fascinante sur la capacité occidentale à catégoriser, stériliser et cannibaliser à travers ses institutions, ses méthodologies, ses façons de comprendre le monde ; une vision autoréflexive de l’humanité, une façon pseudo-mythique de contempler la race humaine et son besoin insatiable de procréer et dévorer.

La position d’Henrot s’inscrit dans le macro-examen de notre culture au sens large ; celle de Calle passe par la micro-observation d’expériences de vie uniques et parfois obscures – pour arriver à une conclusion similaire ; on contemple la mort à travers sa collection personnelle de taxidermie. Sophie Calle a fameusement retourné l’objectif sur elle-même en embauchant un détective privé pour la suivre et photographier chacun de ses mouvements. En effet, une préoccupation majeure de l’artiste a toujours été de répertorier des façons de voir, et de nouvelles manières de considérer le familier et le banal. Ces idées sont développées avec brio au rez-de-chaussée du musée, où Calle et sa collaboratrice, l’artiste Serena Carone, ont incrusté des yeux humains sculptés dans les murs de l’exposition, comme si le visiteur devenait à son tour objet de contemplation. Calle suggère que le dindon de la farce, c’est nous : peut-être devrait-on nous regarder nous-mêmes, longuement et objectivement. Elle invite à penser que les murs qu’on érige nous regardent, et qu’à travers notre domination du monde naturel, c’est nous-mêmes que l’on chasse et que l’on détruit.

Si le travail de Henrot indique ce qui est à venir, on peut donc s’attendre à une vision macrocosmique de notre place dans le monde, qui met en avant notre engagement plus avant dans l’anthropocène et la destruction de notre planète.

L’examen constant, personnel et microcosmique du soi à travers des médiums confessionnels, conduit par Calle dans le contexte du Musée de la chasse, a un écho similaire. Les deux artistes développent leur sujet et arguments depuis des points de commencement contraires, mais parviennent à une conclusion étonnamment semblable. Toutes deux tournent éloquemment l’objectif sur notre culture occidentale, notre insistance à dominer le monde naturel, et sa conséquence, à savoir notre probable déclin.

George Richardson is an interdisciplinary artist from Albuquerque, New Mexico. A graduate of the University of New Mexico’s photography program (BFA + BA), George studied under Patrick Nagatani, Joyce Neimanas, and Adrienne Salinger. With a practice in photographic-based media, his work incorporates elements of writing, drawing, painting, and video. Born into a family of city planners, his multi-disciplinary practice addresses human perception of place and the subconscious. Increasingly George is interested in public interventions as well as installations in non-gallery spaces.

George has exhibited regionally and nationally. Previous residency experience includes a six-week self-directed residence in Puebla, México at Arquetopia during the summer of 2016. He was a 2017 finalist for the Platform Fund Grant through the Andy Warhol Foundation. George is currently based in Paris, France.

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