Le pouvoir des femmes

Le pouvoir des femmes

La femme a toujours été l’un des sujets favoris de l’artiste. On les représente généralement comme des fleurs délicates, ou on aime considérer leur corps et leur sensualité ; pourtant, la figure de la dangereuse tentatrice est devenu un topos privilégié à partir de la fin du Moyen Age. Mise en garde, ou théâtralisation ?

A la Renaissance, les artistes redécouvrent l’Antiquité, et font des dieux et des héros leurs sujets de prédilection ; mais les figures bibliques ne sont pas en reste. Les héroïnes du livre sacré ont fasciné et inspiré les artistes, notamment lorsque leur féminité se mêlait à la violence masculine. Cette double nature révulse autant qu’elle intrigue, car l’emprise de ces femmes sur les hommes est une conséquence de leur pouvoir d’attirance sexuelle. Le topos de la femme puissante implique la domination de personnages masculins héroïques. C’est un topos qui émerge en Allemagne et aux Pays-Bas à la fin du Moyen-Age ; rapidement, il s’étend à d’autres pays.

Judith décapitant Holopherne est l’un des épisodes les plus représentés dans l’art européen entre les XVIe et XVIIe siècles, surtout par les « caravaggisti » (les disciples du Caravage) et par le maître lui-même. L’épisode se prête facilement au style dramatique, caractérisé par les contrastes d’ombre et de lumière, et transcendé par la maîtrise du chiaroscuro.

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Le Caravage, "Judith décapite Holopherne", 1598-99, huile sur toile (Galleria Nazionale d'Arte Antica, Roma)

L’histoire raconte que Judith, veuve splendide, plut à Holopherne, un général assyrien qui se préparait à détruire la ville de Béthulie. Grâce à son désir pour elle, elle réussit à s’infiltrer dans sa tente, le décapita, et fit emporter sa tête dans un panier. Artemisia Gentileschi a également peint cet épisode, mais sous son pinceau, il prend une dimension nouvelle : l’artiste, qui avait été violée par son professeur de dessin et avait subi un procès humiliant, semble avoir placé tous ses espoirs de revanche dans son art. Ici, Judith apparaît calme et concentrée sur son ouvrage ; son triomphe a perdu la sensualité que les autres artistes lui attribuaient.

Artemisia Gentileschi, "Judith décapite Holopherne", circa 1614-1620, huile sur toile (Museo di Capodimonte, Napoli)

Dans la famille des meurtrières bibliques, l’histoire de Yaël n’est pas très différente de celle de Judith. Cette héroïne mit à mort Siséra, un commandant de l’armée de Canaan, afin de libérer Israël des troupes du roi Yabin. Pendant la Renaissance, l’épisode est représenté pour montrer le risque que courent les hommes à succomber aux charmes des femmes. Si Yaël représente un danger dans la vision masculine de l’épisode, sous le pinceau de Gentileschi l’héroïne, sauveuse de son peuple, apparaît concentrée, forte et séduisante.

Artemisia Gentileschi, "Yaël et Sisera", vers 1620, huile sur toile (Szepmuveszeti Museum, Budapest)

Jan de Bray, Jael and Sisera

Jan de Bray, "Yaël et Sisera", 1659, huile sur chêne (York Art Gallery, UK)

Les personnages féminins issus de la Bible et représentés en peinture n’étaient pas seulement des meurtrières, mais aussi des tentatrices, telles Dalila. Amante de Samson, un nazir à la force prodigieuse, elle est soudoyée par les Philistins pour découvrir le secret de la force de son amant. Alors que ce dernier est plongé dans le sommeil, Dalila ordonne à un serviteur de couper ses cheveux, la source de sa vigueur. Même si elle ne le tue pas elle-même, la traîtrise de la belle Dalila mènera Samson à la mort. Ici encore, une mise en garde est opérée contre les artifices féminins : comme on peut le voir, Dalila est souvent représentée les seins nus, et complotant avec les Philistins.

Pierre Paul Rubens, "Samson et Dalila", 1609-10, huile sur bois (National Gallery, Londres)

Matthias Stom, "Samson et Dalila", vers 1630, huile sur toile (Galleria Nazionale d'Arte Antica, Roma)

A la fois mises en garde et prétextes à représenter des nus et des épisodes théâtraux, ces figures féminines bibliques ont une importante postérité dans l’art. Les Orientalistes et les Symbolistes s’approprièrent les figures de Dalila, Bethsabée et Salomé, femmes fatales d’un autre monde, belles et sensuelles, mais qui mènent à leur perte ceux qui les désirent.

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Lovis Corinth, "Salomé", 1900, huile sur toile (Museum der Bildenden Künste, Leipzig)

Gustave Moreau, Samson and Delilah

Gustave Moreau, "Salomé", 1882, aquarelle (Musée National Gustave Moreau, Paris)

Jean-Léon Gerôme, Bathsheba, 1889

Jean-Léon Gerôme, "Bethsabée", 1889, huile sur toile (collection privée)

Nancy Ba est une étudiante en histoire de l’art à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV). Ses recherches et projets portent principalement sur l’art et la civilisation du dix-neuvième siècle européen avec un vif intérêt pour la question de la représentation de l’Autre dans une société qui porte un regard particulier sur l’altérité à la lumière des avancées scientifiques, naturalistes et anthropologiques, mais également pour la représentation de la femme dans les arts visuels ainsi que pour la place des femmes artistes dans la nébuleuse académique de la seconde moitié du siècle.

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